Brésil: pas une dictature, une démocratie autoritaire, vraisemblablement. Dire que l’extrême droite est au pouvoir est une infox.

A tous les perpétuels indignés qui parlent de l’élection de Jaïr Bolsonaro à la Présidence de la République Brésilienne comme l’avènement d’une dictature – la presse « mainstream » française en tête – alors que vous n’avez pas la moindre idée de ce dont vous parlez, arrêtez de réagir comme des chiens de Pavlov. Commencez à réfléchir. Vous découvrirez alors que l’élection de Bolsorano est l’arbre qui cache la forêt, la forêt étant elle très rassurante.

Les idées et le discours du bonhomme sont vomitifs, mais on ne peut pas parler pour autant de dictature.

Le Brésil est un pays émergent qui connait depuis une vingtaine d’années une croissance de 5% par an. Lula et Dilma n’y sont strictement pour rien, même s’il faut reconnaître que le PT a mis en œuvre des programmes sociaux très efficaces pour la frange la plus pauvre de la population. Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui sont sortis de la simple subsistance, en particulier en milieu urbain, pour rentrer dans la classe moyenne. Ce sont ceux là, qu’on trouve également dans les favelas (petits employés, cadres moyens, fonctionnaires etc.), qui demandent ordre et sécurité. Ainsi que le retour de la croissance cassée par la politique économique de Rousseff puis de Temer. C’est ce qui explique principalement à notre sens – nous pouvons nous tromper – le vote pour Bolsonaro.

La réduction de la pauvreté réelle et importante au Brésil n’a pas induit mécaniquement une réduction de la violence indicible de cette société. La réduction de la pauvreté ne le fait jamais car la pauvreté ne cause pas en elle-même et seule la violence. Avec plus de 60 000 meurtres par an, on se situe au niveau d’une guerre de forte intensité comme la Syrie ou le Yémen.

Quant aux fausses nouvelles, toutes les campagnes électorales en sont blindées, y compris en France, où c’est loin d’être le seul apanage de l’extrême droite. Nous en avons eu un exemple à Grenoble lors des élections législatives de 2017.

Les perpétuels indignés oublient également que le Brésil est un état fédéral: les états fédérés détiennent des pouvoirs très étendus, de la police à l’environnement, élaborent leurs propres lois dans leurs propres parlements etc.

Au niveau fédéral, le Président de dispose pas de l’initiative législative (proposer des lois), seules les deux chambres du Congrès en disposent. Cela signifie que pour faire passer une loi afin de mettre en œuvre sa politique, il faut d’abord que le président convainque des députés et/ou des sénateurs de la rédiger, puis il faut trouver une majorité pour la voter. Autant dire que du projet présidentiel à la réalité de la loi, il y a long et que le résultat final a été très largement amendé afin de justement le faire voter. Le Brésil a un régime présidentiel: il n’est pas bipartisan comme aux USA.

Bolsorano ne possède pas de majorité au Congrès National, c’est à dire à la chambre des représentants (législatives le même jour que le 1er tour de la présidentielle) et au sénat (renouvelé des 2/3 le même jour que le 1er tour de la présidentielle).

Il est même très loin d’en avoir une, puisque que son parti, le Parti Social Libéral, n’est que le 2eme parti à la chambre des représentants (avec 52 sièges sur 513) derrière le Parti des Travailleurs et se retrouve en 6eme position au sénat (avec 4 sièges sur 81).

Boslorano n’a aucun pouvoir de dissolution. Donc l’extrême droite n’est pas au pouvoir au Brésil parce que l’extrême droite ne possède la majorité ni à la chambre des représentants ni au sénat. Il va lui falloir trouver au moins 205 députés pour dégager une majorité à la chambre des représentants et au moins 38 sénateurs pour détenir une majorité au sénat. C’est donc Bolsorano qui est tributaire des autres partis, pas l’inverse. Sa coalition, s’il arrive à en former une, pourra à tout moment le mettre en minorité.

La question est donc de voir (a) comment Bolsonaro va se comporter avec le Parlement et l’opposition (quelles alliances va t-il nouer pour gouverner et  quelles – forcément très importantes – concessions va t-il devoir faire) et (b) comment Bolsonaro va t-il faire usage de ses pouvoirs exécutifs plus limités que ceux du POTUS, notamment en matière de politique étrangère, de police, d’économie et d’environnement, et comment cela sera relayé dans les 14 états sur 26 dont son parti vient de remporter les gouvernorats (soit 54% des états, score proche du sein au deuxième tour de la présidentielle).

La France a connu dans l’ordre chronologique, de 1789 à 1870 : un révolution et la première république (y compris la terreur); le consulat; le premier empire; une restauration;  les cents jours de Bonaparte; une seconde restauration; la deuxième république; un second empire; la  troisième République.  Tout ça en moins d’un siècle! Et durant cette période, ce sont bien des régimes autoritaires qui ont largement dominé. Il a fallu non seulement la défaite de 1870 mais aussi la première guerre mondiale pour solidifier la République – et encore, il a fallu deux autres républiques, la seconde guerre mondiale et l’occupation nazie. Les tentatives de coup d’État ont perduré jusqu’en 1961 (putsch des généraux).

Le Brésil est sorti de la dictature militaire en 1984, il y a donc 34 ans, une génération. Pourquoi donc un pays de la taille du Brésil nécessiterait moins de temps que nous pour stabiliser un régime et des institutions démocratiques? Or il se trouve que le Brésil est une démocratie moderne, bien plus moderne que notre démocratie féodale française à bien des égards.

Non seulement les perpétuels indignés font preuve d’une ignorance crasse et ne prennent pas la mesure du temps de l’histoire, mais en plus ils imposent, médias en tête, une lecture profondément bobo-égo-éthnocentrique en appliquant leurs propres normes de manière hystérique à un pays qu’ils ne connaissent pas et auxquels leurs normes ne peuvent pas s’appliquer.

En ce qui nous concerne, nous ne sommes ni optimistes ni pessimistes. Nous n’avons pas la moindre idée de comment les choses vont évoluer. Nous restons donc vigilants. Mais force est de reconnaître que Bolsonaro a été élu par une élection démocratique régulière, qu’il dispose de très peu de pouvoir comparé au PR français, qu’il est confronté à des contrepouvoirs plus forts que lui (la constitution brésilienne est d’une intelligence rare puisqu’on a prévu lors de sa rédaction l’éventualité de l’élection au suffrage universel d’un président d’extrême gauche ou d’extrême droite tout en s’assurrant que lui soit opposé des contrepouvoirs plus puissants que lui eux-mêmes issus du suffrage universel), que pour le moment les institutions démocratiques brésiliennes n’ont pas été suspendues et qu’il sera très difficile de le faire (c’est tout simplement impossible car le Président ne peut décréter seul l’état d’urgence qui doit être approuvé par le parlement, où il n’a pas l’ombre d’une majorité). Le régime présidentiel brésilien est en fait plus sain que l’Américain.

Pour ceux qui souhaiteraient comprendre plus avant les multiples convulsions que connait un pays dans sa longue (et souvent sanglante) voie vers la démocratie, lisez donc cette excelle note qu’on doit à Renée Frégosi. Tout y est.

Non, l’élection de Jaïr Bolsonaro ne marquera pas l’avènement d’une dictature au Brésil, parce qu’un retour en arrière est tout simplement impossible. Ce qu’on va plutôt voir émerger est une démocratie avec un exécutif autoritaire qui ne sera même pas encore une démocrature, avec le lot d’inégalités et d’injustices que cela suppose. Pas l’idéal certes, mais c’est là le résultat de la faillite des partis politiques traditionnels, à commencer par celle de la gauche. Ce sera un épisode dans l’histoire du Brésil, choisi par les Brésiliens, dont personne ne connaît l’issue sur laquelle seuls les brésiliens influeront summa summarum.

Plutôt que de s’indigner, certains devraient garder à l’esprit que la démocratie n’est pas un acquis, même en Europe, même en France, mais une bataille perpétuelle.

Ça serait bien aussi si on cessait d’insulter un peuple.

Et pour vous démontrer que le Brésil, c’est pas que les Cariocas, depuis longtemps.

 

3 commentaires

  1. Je suis pas d’accord avec le ton inductif et arrogant de cet article. On en sait rien de l’avenir. Au contraire , moralement un retour en arrière, avec des criminels aux commandes, n’aurait rien d’exceptionnel.

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    1. Ah mais, nous avons pris la peine de lire la (longue, 126 pages) constitution brésilienne et d’analyser les résultats des élections ayant nationales… Sans compter prendre le temps de parler à un certain nombre de politologues, constitutionnalistes, sociologues, économistes etc. brésiliens de nos amis.
      D’un point de vue constitutionnel, notre analyse est difficilement contestable.

      Nous sommes bcp moins arrogants que ceux qui hurlent à la fin de la démocratie brésilienne, à la dictature, que le pays au main de l’extrême droite etc.
      Nous au moins nous basons notre analyse et notre opinion sur des faits.
      Vous pas.
      Allez, un effort: contredisez nous sur la base de faits avérés.

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