Ce billet de Gilles Clavreul est fondamental pour comprendre la nocivité de « l’entreprise décoloniale », parce que fondamentalement totalitaire

Il est bon le bougre! L’original est à retrouver ici.

C’est bien mieux écrit ce que nous n’avons su le faire, notamment à propos du féminisme victimaire

cis

L’idée que certaines catégories de la population, du fait de leur couleur de peau, de leur genre ou de leur orientation qui feraient d’eux des « détenteurs de privilèges », ne puissent par hypothèse faire l’objet d’aucune expression de haine ni d’aucune discrimination, si inepte qu’elle paraisse au regard du plus élémentaire bon sens, est en train petit à petit de faire des progrès dans les esprits.

Voici une jeune militante du mouvement Génération.s (c’est elle qui l’indique) expliquant sur Twitter que le racisme anti-blancs N’EXISTE PAS (en lettres majuscules dans le texte), pas plus que la haine des « cis » (pour les non familiers : des personnes à l’orientation sexuelle stable et définie, qu’ils soient hétéros ou homos), ni des hommes. Pourquoi ? Parce qu’ils sont des dominants. Or le fait d’être victime de racisme ou de discrimination est consubstantiel au fait d’être un dominé, c’est-à-dire d’être non-blanc, femme, LGBT (mais pas gay « cis », si vous avez suivi…), ou musulman.

Si on suit cette logique, comme je l’ai fait remarquer à cette jeune femme, alors il faudrait réécrire les lois qui punissent la provocation à la haine et à la discrimination en fonction de l’âge, de l’origine, du sexe, de l’orientation, etc. pour y ajouter à chaque fois la mention « sauf les blancs », « sauf les hommes », « sauf les gays cis » (sic !) : en effet, pourquoi la loi pénale réprimerait-elle des délits qui, non seulement n’existent pas, mais mieux : ne peuvent pas exister ?

Il suffit de poser le problème en ces termes pour voir tout le côté funeste de l’entreprise décoloniale : elle aboutit inéluctablement à casser l’universalité des droits de l’homme, ni plus ni moins.

Comment de bonnes consciences antiracistes et féministes, de plus en plus nombreuses, se laissent-elles prendre dans ce traquenard ? Le modèle décolonial est au fond assez simple : de même qu’il réduit le racisme aux discriminations (or, si l’un induit l’autre, il ne s’y résume pas : un livre raciste ne produit par lui-même aucune discrimination ; à l’inverse on peut subir des discriminations sans racisme, etc.), il réduit l’histoire et le fonctionnement social des sociétés occidentales à une série de faits stylisés difficilement contestables (du patriarcat à l’esclavage en passant par l’invention du racisme biologique, jusqu’aux préjugés xénophobes ou homophobes d’aujourd’hui, aux discriminations à l’embauche, etc.), pour en tirer des lois générales qui s’imposent aux rapports sociaux et forment un système cohérent, fonctionnant comme une machine : l’homme blanc produit du racisme avec une régularité d’horloge car il l’a toujours fait et il le fera toujours, du moins tant qu’on n’aura pas abattu le « système ».

Ainsi les qualités de coupables et de victimes du systèmes ne se déduisent pas de ce que l’on fait ou de ce que l’on dit, mais de la personne que l’on est, avec ses attributs raciaux, religieux, sexuels et genrés. Ou plutôt, de l’identité à laquelle les décoloniaux ont décidé de vous assigner, dans l’une de ces fameuses « races sociales » dont ils expliquent le plus sérieusement du monde qu’il ne s’agit pas de races biologiques mais de « construits sociaux » produits par la norme dominante. Voir des universitaires qui se réclament de Bourdieu reprendre à leur compte sans objection des catégories issues du sens commun comme s’il s’agissait de réalités sociologiques est assez piquant ; mais en attendant cela explique, prestige académique aidant, que des étudiants impressionnés avalisent à leur tour le procédé, même s’il est le contraire d’un raisonnement scientifique rigoureux.

Le caractère hyper-systématique, mécaniste et fermé du raisonnement aide à comprendre la condescendance et l’agressivité de nombre de ses adeptes : celui qui objecte (sur le fait, par exemple, que les gays cis sont eux aussi victimes de l’homophobie car le fait qu’ils soient « cis » change à la vérité peu de choses pour leurs agresseurs ; ou sur le racisme entre « non-blancs » ; ou sur simple présentation d’un tweet « je hais les blancs », etc.), quand il n’est pas insulté, est renvoyé à son statut d’ignorant. Il est un agent passif du système, il absorbe sans la critiquer la doxa, ce qu’ils nomment « l’antiracisme moral » et qui est à leurs yeux la croyance stupide dans le fait que le racisme relève de comportements individuels conscients. Pour le coup sa couleur n’y change pas grand chose : s’il est blanc, il ne peut comprendre une réalité qu’il ne peut vivre, et donc il ne doit pas en parler ; s’il ne l’est pas et qu’il n’adhère pas au schéma décolonial, c’est en réalité par une forme d’aliénation dont il est invité à se déprendre.

Il n’est pas du tout impossible pour autant de contrecarrer ce discours, ou du moins d’en mettre les idéologues et les agents d’influence face à leurs contradictions, en rappelant les faits, l’Histoire, le droit, en leur demandant de préciser leurs concepts (qu’appelez-vous un blanc ? etc.), bref en livrant une contre-argumentation précise et étayée.

Ce n’est pas toujours suffisant ? Certes ; mais le point essentiel à comprendre et à faire partager est qu’aujourd’hui, ce type de raisonnements identitaires n’est plus du tout confiné à quelques cercles militants radicaux. Il a progressé et essaimé à l’université, dans les milieux intellectuels et artistiques ou encore dans les médias. La pensée décoloniale, dans la version édulcorée que servent ses icônes médiatiques, s’est fait une place sur les plateaux télés et les dîners en ville – exactement comme le nationalisme identitaire nouvelle manière, dont il est le pendant.

Nombre de mes amis et de connaissances considèrent encore qu’il s’agit d’un phénomène marginal (disons qu’il l’est encore par rapport à l’Amérique du nord, mais cela ne peut être mis qu’au compte de notre retard relatif) auquel il faudrait ne surtout pas faire de publicité, ou mettent les excès sur le compte de la passion militante.

Je crois de plus en plus que ce serait passer à côté d’une tendance de fond ; et que l’extrême-droite soit plus puissante et plus près du pouvoir n’est pas un argument : car au contraire celle-ci fait son miel de cette nouvelle radicalité-repoussoir de la gauche décoloniale. Voyez Salvini, et voyez Trump.

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